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"La forme d’une ville", Julien Gracq [Publié le 2013-06-02 12:50:26]

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des choix toujours difficiles, surtout au carré...
 
photographie de Fredbouaine, "des choix toujours difficiles, surtout au carré"
 
 
 
 

« Je ne cherche pas ici à faire le portrait d’une ville. Je voudrais seulement essayer de montrer – avec toute la part de gaucherie, d’inexactitude et de fiction que comporte un tel retour en arrière, - comment elle m’a formé, c’est-à-dire en partie incité, en partie contraint à voir le monde imaginaire, auquel je m’éveillais par mes lectures, à travers le prisme déformant qu’elle interposait entre lui et moi, et comment de mon côté, plus libre que j’étais par ma réclusion de prendre mes distances avec des repères matériels, je l’ai remodelée selon le contour de mes rêveries intimes, je lui ai prêté chair et vie selon la loi du désir plutôt que selon celle de l’objectivité. Qu’elle m’accompagne donc, comme un de ces vade-mecum qu’on promène partout avec soi, qu’on feuillette, qu’on annote, et qu’on rature sans ménagements, répertoire à chaque instant encore familièrement et inconsciemment consulté, à la fois tremplin inusable pour la fiction et réseau d’ornières mentales, que les cheminements qu’elle m’imposait ont creusées et durcies en moi. »

 

Julien Gracq dans "La forme d’une ville"

 

« La forme d’une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel. Mais, avant de le laisser derrière elle en proie à ses souvenirs – saisie qu’elle est, comme le sont toutes les villes, par le vertige de métamorphose qui est la marque de la seconde moitié de notre siècle – il arrive aussi, il arrive plus d’une fois que, ce cœur, elle l’ait changé à sa manière, rien qu’en le soumettant tout neuf encore à son climat et à son paysage, en imposant à ses perspectives intimes comme à ses songeries le canevas de ses rues, de ses boulevards et de ses parcs. Il n’est pas nécessaire, il est sans doute même de médiocre conséquence qu’on l’ait vraiment habitée. Plus fortement, plus durablement peut-être, agira-t-elle sur nous si elle s’est gardée en partie secrète, si on a vécu avec elle, par quelque singularité de condition, sans accès vrai à son intimité familière, sans que notre déambulation au long de ses rues ait jamais participé de la liberté, de la souple aisance de la flânerie. Pour s’être prêtée sans commodité, pour ne s’être jamais tout à fait donnée, peut-être a-t-elle enroulé plus serré autour d’elle, comme une femme, le fil de notre rêverie, mieux jalonné à ses couleurs les cheminements du désir.

 

Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane, idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ses circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier. Tout un complexe central de rues et de places s’y trouve pris dans un réseau d’allées et venues aux mailles serrées ; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. Il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens. »

 

Julien Gracq dans La forme d’une ville


 
 

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